Maison de Pierre Loti

Restituer la salle chinoise

Date

par Elsa RICAUD – Architecte du patrimoine en charge de l’opération – agence SUNMETRON

Vue ancienne de la salle chinoise. Coll. Musées municipaux Rochefort 17

De la Chine à la salle chinoise

La salle chinoise est la dernière de la maison à avoir été aménagée par Pierre Loti, entre 1902 et mars 1903, grâce à un ensemble de mobilier rapporté de son séjour en Chine dans la région de Pékin en octobre 1900, puis en avril 1901, alors qu’il est envoyé à bord du cuirassé Le Redoutable, dans le cadre de la guerre des Boxers 1 et des nombreux pillages de monuments qui marquèrent ce confit.

Comment Loti a-t-il traduit son expérience chinoise dans son œuvre ? Au cours de ses voyages en Chine, Loti témoignera de ce conflit dans une série d’articles publiés dans Le Figaro à partir de mai 1901, qui sera ensuite publiée sous forme de livre en 1902, sous le titre Les Derniers jours de Pékin. Il y décrit longuement les monuments pillés, les décors, les atmosphères des grands temples abandonnés. Il rédige également à cette époque ses Voyages en Extrême-Orient. Il fait également à Pékin, notamment à la Cité interdite, plusieurs photographies en noir et blanc, dont certaines sont reproduites dans Pierre Loti l’enchanteur de C. GENET et D. HERVE (1988). La salle chinoise a été démontée à la fin des années 1920 par son fils Samuel (car elle menaçait ruine) et ses collections ont été vendues aux enchères par ce dernier à Drouot en janvier 1929. Il subsiste aujourd’hui de cette salle moins de la moitié de son volume d’origine, correspondant au RDC du bâtiment en fond de cour du n°139 (avec une façade bleue moderne), et de nombreux vestiges archéologiques dans cette cour.

1 La guerre des Boxers a opposé, à partir de 1899, les rebelles chinois (les Boxers soutenus par le pouvoir impérial) aux colons étrangers (l’Alliance des huit nations dont faisait partie la France).

2 Lettre de LOTI du 19 mai 1900 (La Troisième jeunesse de Mme Prune), citée par Thierry LIOT dans La Maison de Pierre Loti à Rochefort, éd. Patrimoines et médias, 1999, p. 70.

Autel de l’impératrice dans la petite pièce restant de la salle chinoise, avant dépose des collections. Crédits Musées municipaux Rochefort 17

Documentation de l’état de la salle à la mort de Loti en  1923

L’état de cette salle à la fin de la vie de Pierre Loti est très bien documenté grâce à :
– des articles de presse qui paraissent en 1903 suite à l’inauguration en grandes pompes de cette salle et à la fête chinoise que Loti célèbre à cette occasion,
– des notes personnelles de G. Mauberger, le secrétaire personnel de Pierre Loti, publiées dans l’ouvrage Dans l’intimité de Pierre LOTI (1903-1923),
– de nombreuses photographies en noir et blanc prises dans les années 1903-1920,
– le catalogue Drouot de la vente aux enchères de 1929, qui nous renseigne sur les dimensions et les matériaux de tout le mobilier présent dans cette salle.

Ainsi, l’état de la salle chinoise au moment de la mort de Pierre Loti, en 1923, apparaît comme extrêmement bien documenté du point de vue de l’articulation des volumes, notamment celui de la salle du trône. En revanche, ces témoignages se devaient d’être complétés du point de vue de la polychromie du mobilier disparu, car les teintes évoquées dans les archives restaient imprécises voire contradictoires selon les sources, et les photographies en noir et blanc permettaient difficilement de distinguer les parties mates des parties brillantes ou laquées. Pour cela, nous avons mené une courte étude typologique de ce type de décor, et rassemblé quelques exemples comparables, existant aujourd’hui dans différents palais ou musées chinois.

On sent ici que Pierre Loti a souhaité réaliser, dans sa maison, une miniature des salles de trône les plus majestueuses de Chine. Il serait également intéressant, lors des futures visites guidées de la salle chinoise, de montrer le caractère féminin de cette salle dédiée à l’impératrice (symbolisée par des phénix), et de mettre ainsi en parallèle la salle chinoise et la chambre aux Abeilles dédiée à la femme de Loti, les symboles féminins choisis (phénix / abeilles) n’étant pas anodins. Après avoir a priori écarté la piste d’une origine pékinoise du trône de la salle chinoise de Rochefort, nous avons cherché à documenter des trônes provenant d’autres villes, d’autres palais plus modestes. Ainsi, plusieurs trônes, provenant notamment de la région de Hong-Kong et de Shenzhen, présentent des paravents à bas-reliefs très similaires au trône de Loti, et nous informent sur la nature des bois utilisés pour réaliser les paravents de bois autour du trône : toujours très foncés, très denses, et parfois rehaussés de dorures ou de laques rouges.

Vestiges en place de la salle chinoise disparue


L’observation minutieuse de la courette entre la salle Renaissance et le vestige de la salle chinoise en fond de cour, a permis de découvrir un certain nombre d’indices sur le volume et la structure de la salle chinoise. A partir de ces premières observations, et de la dizaine de clichés de la salle chinoise de l’époque de Loti, nous avons donc travaillé, en décembre 2020, sur une hypothèse de restitution du volume détruit, et notamment du principe de décrochement du plafond au droit du trône, qui participait à la monumentalisation de la perspective axiale depuis le porche. Il demeurait une incertitude quant au niveau maximal atteint par le plafond, au droit de la pyramide inversée, face au trône. A la fin de l’hiver 2020-2021, le mur nord de cette courette ayant donné des signes de faiblesse structurelle et de fuites chez le voisin situé au nord, il a été proposé de purger intégralement les enduits de ce mur mitoyen. Ont ainsi pu être mis au jour de nouvelles traces permettant de préciser la structure et le décor de la salle chinoise disparue. En parallèle, nous avons consulté les collections chinoises de Pierre Loti conservées dans les réserves des musées de Rochefort et, avec l’aide du conservateur et de ses équipes, et sur la base des clichés anciens, nous avons pu reconstituer un ensemble cohérent de mobilier et d’objets chinois ayant appartenu à cette salle chinoise disparue.

Porte chinoise toujours en place dans le jardin, à l’entrée de la salle chinoise disparue. Crédits Musées municipaux Rochefort 17

Choix du niveau restauration

L’analyse des vestiges de la salle chinoise démolie, la dizaine de clichés anciens de grande qualité, et le décor subsistant, permettent de restituer la volumétrie générale de l’ensemble de cette salle, ainsi que le décor dans la salle du trône. Le mobilier de la salle du trône peut également être restitué grâce aux clichés anciens, pris sous différents angles. Grâce à ce minutieux travail d’enquête, il est désormais possible de restituer une grande partie de la salle chinoise, tout en restant fidèle à l’œuvre de Loti.

Proposition de restitution de la salle chinoise par l’agence SUNMETRON. Crédits Sunmetron
Proposition de restitution de la salle chinoise par l’agence SUNMETRON. Crédits Sunmetron

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